Théâtre

Les quatre jumelles

"Ici, tout démarre sans aucune exposition des personnages et des situations. On ne comprend que très lentement qui est qui et qui fait quoi, et toujours dans une incertitude qui ne faiblit que légèrement en cours de route, une route à la fois sinueuse et statique. À tel point qu’on a parfois l’impression d’un spectacle onaniste, joué soit pour un œil absolu, omniscient, soit pour un autre public ailleurs et qui rirait de l’ensemble formé par une scène chaotique et un public médusé qui ne pige rien à ce qu’il se passe. Le public comme personnage atterré, comme crétin inconfortable, est en mis en scène par cette sorte d’indifférence volontaire et sans-gêne à l’égard du spectateur, comme si comédiens et metteur en scène avaient décidé de se foutre de lui…

Deux réactions possibles : le travail intellectuel (tenter de relier des fragments atomisés) et le rire, vite devenu fou-rire, en particulier à cause de l’inertie du public qui rit assez peu, d’un rire régressif et distinctif. La tentative d’assemblage, de couture des morceaux, est rendue impossible par la résurrection fréquente des personnages qui s’entretuent sans cesse, sans qu’on comprenne les mobiles exacts ni le sens de ces résurrections diaboliques (je veux dire peu chrétiennes). Tout au long, le spectateur doit accepter un déficit cognitif qui l’humilie constamment… Cette mise en échec de la construction d’une intrigue linéaire ne prédispose pas a priori au rire, qui est l’indice extérieur d’un plaisir non menacé. Le rire, ici, est pris dans un contexte si obscur qu’il faut renoncer au confort de n’être pas concerné par l’objet. C’est-à-dire de ne pas s’abaisser à rire d’objets infâmes : pluie d’insultes (« espèce de salope ! »), violences crues, apologie des drogues, obscénités… Rire de ces truands dégénérés, ces personnages abjects qui se roulent dans le crime, l’orgie et le stupre, c’est avouer publiquement qu’on y prend plaisir, avouer un certain amour de la dépravation, fût-ce avec la distance donnée par la représentation.

Casser la linéarité narrative (le principe du progrès), rompre la logique de l’action (qui relie intention, mobile, projet, exécution), briser le principe moral (définition d’un bien acceptable et d’un mal haïssable), abattre l’élégance et le comique savant (principe de distinction), rejeter la situation spatiale (principe de localisation obligatoire), ignorer la différence des sexes, repousser l’arithmétique… Copi piétine ce qu’il est tentant d’appeler des baudruches moisies en opérant leur renversement systématique. Il le fait sans lourdeur, plaisamment, avec une jouissance transgressive qui s’appuie sur le souvenir, en chacun, des règles du « bon » théâtre.

Ce renversement des principes du théâtre dirige la belle mise en scène d’Isabelle Luccioni. Un décor sans âge ni lieu, sorte de far west indéterminé, à la fois dedans (deux fauteuils et un lustre) et dehors (une forêt d’improbables sapins).

Deux hommes pour jouer deux des « quatre jumelles » (le titre est en lui-même une absurdité arithmétique) et qui s’habillent en femme. Un rythme haletant, comme une locomotive hystérique traversant les plaines désertiques. Succession de chutes et de résurrections. Comme il ne se passe aucun événement véritable (créant une situation irréversible), tout repose sur la conviction imperturbable des comédiens qu’il y a bien quelque chose à jouer, qu’il se passe quelque chose de consistant. Séverine Astel, Catherine Froment, Jean-Yves Michaux et Thibaut Schoirfer, mobilisent une belle énergie pour tenir sur scène ces antipersonnages obsessionnels, catastrophiques et déglingués – lesquels réveillent en chacun l’objet-loque dont Anne-Lise Stern a élaboré la notion dans Le savoir déporté. Camps, histoire, psychanalyse (Paris, Le Seuil, 2004, p. 112).

Une farce ? Grotesque ? Sans doute. Sauf si l’on a conscience du caractère politique de toute classification. Les notions de farce ou de grotesque ne sont pas seulement descriptives : elles situent dans une échelle de valeur, assez bas, dans une zone où grouillent le « populaire », le ridicule, le sordide, l’informe, le grossier. Ces catégories sont des opérateurs de détermination de la valeur idéologique, esthétique et même marchande. Les Quatre jumelles montre un beau travail de déconstruction irréductible à un théâtre de l’absurde trop complaisant à l’égard de lui-même, comme souvent chez Ionesco. Un spectacle esthétiquement anarchiste."

Jean-Jacques Delfour

Vu au Théâtre Sorano à Toulouse, le 8 mars 2017, dans le cadre d’une co-programmation avec le Théâtre Garonne, du 4 au 31 mars.